Lorsque les premiers colons européens explorèrent la forêt tropicale d’Asie du Sud-Est et d’ailleurs, elle leur sembla tout ce qu’il y a de plus naturel, un jardin d’Eden resté vierge de toute action humaine. Et pourtant, malgré l’apparent chaos qui y règne, l’œil habitué distingue un certain ordre, reconnaît un paysage façonné par l’Homme.


Cette zone de forêt qui peut sembler vierge est en fait façonnée par l’Homme. Dewil Valley, île de Palawan, Philippines © MNHN/Università degli Studi di Ferrara - Julie Arnaud

De nombreux groupes humains parmi ceux qui vivent dans ces forêts pratiquent l’agriculture itinérante sur brûlis ou l’essartage (défrichage d'un terrain pour sa mise en culture temporaire). Une parcelle de forêt est défrichée à la machette, bien souvent par hommes, femmes et enfants et les végétaux ainsi coupés sont soit brûlés sur place dans le cas du brûlis, soit laissés tels-quels.

Ces deux processus ont pour effet de nourrir le sol en profondeur. Les semailles se font au bâton fouisseur généralement avant la saison des pluies. Plusieurs espèces sont plantées dans le même essart, ce qui permet d’effectuer les récoltes à différents moments de l’année et d’éviter que les parasites ou les maladies ne fassent des dégâts importants. Après deux ou trois ans, la parcelle est laissée en friche, la végétation spontanée se développe, les arbres repoussent et atteignent leur taille initiale après une vingtaine ou une trentaine d’années. Ces recrûs forestiers (forêt secondaire) ont été souvent considérés à tort comme des zones de forêt primaire.

Cette mise en culture de la forêt est loin d’être récente. En effet, des traces d’agriculture datant de 10 000 ans ont été découvertes en Papouasie-Nouvelle Guinée, dans le site de Kuk, ce qui en fait les plus anciennes connues au monde ! Outre la mise au jour de fosses et d’un canal d’irrigation, les archéobotanistes ont identifié les restes de nombreuses plantes comestibles dans le site et aux environs datant de cette période et d’un peu auparavant. Ceci indiquerait que des plantes sauvages sélectionnées ont été plantées en milieu forestier dans un contexte d’agriculture itinérante sur brûlis. Le canal d’irrigation, quant à lui, aurait été aménagé dans un second temps pour accroître la productivité du lieu.

Hormis cet usage intensif de la forêt, il existe des modes d’exploitation extensifs, plus discrets.

H. Conklin, figure marquante de l’ethnobotanique, distingue trois catégories de plantes chez les Hanunóo des Philippines : les plantes domestiquées, les plantes sauvages et les semi-domestiquées. Ces dernières ne sont pas plantées mais sont préservées. Elles ne sont jamais volontairement détruites et certaines sont épargnées même lors du défrichage. Ces plantes sont aussi protégées par exemple des "mauvaises herbes".

Même un petit groupe de chasseurs-cueilleurs peut avoir un impact sur la forêt. En laissant tomber les graines des fruits qu’il consomme, il favorise le développement de certaines espèces qui sont justement celles qui lui sont utiles.

Les forêts d’Asie sont des paysages mosaïques où s’entremêlent des essarts cultivés, des friches à des stades différents et des îlots de forêt qui n’ont été que peu touchés par l’homme…depuis un certain temps du moins. Comme le dit G. Rossi, géographe français professeur à Bordeaux III, l’expression de "forêt vierge" semble être nulle et non avenue.

Parcelle de défriche-brûlis. Sud de Palawan, Philippines © MNHN - Hermine Xhauflair