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Date de naissance

Zoom : Le blé, une histoire ancienne

En 2010, le Muséum national d'Histoire naturelle a organisé une exposition sur le thème du blé. L'occasion de partir à la rencontre d'une céréale essentielle et, finalement, peu connue.

 

  • champ de blé en Sibérie
  • champ de blés murs
  • triticum_monococcum_petit_epeautre
  • Panorama d'une rizière
  • Grain de maïs
  • une forêt de bambous
  • Carte de la production mondiale de blé
  • semi de graines en gros plan
  • jardiniers du Muséum effectuant les semis de l'exposition blé
  • jeunes pousses de sarrasin
  • jeunes pousses de blé
  • jeunes pousses de blé sous la neige
  • Un coquelicot au milieu des blés
  • des visiteurs de l'exposition
  • moineau chapardant des grain de blé
Certaines espèces de blé résistent bien au froid, ce qui leur permet de pousser dans des régions aussi septentrionales que les plaines de Sibérie.
[Photo Wikimedia Commons]
Avec la mise en culture du blé et la sélection des variétés lui convenant le mieux, l'Homme a commencé à gérer son environnement, voici plus de 10 000 ans.
[Photo Wikimedia Commons]
L'engrain (Triticum monococcum), aussi appelé petit épeautre, fut l'une des premières espèces domestiquées par l'Homme.
[Photo Elise Demeulenaere | © MNHN ]
Saviez- vous que le riz appartient à la même famille que le blé ?
[Photo Wikimedia Commons]
Le maïs est également membre de la famille des Poaceae.
[Photo Wikimedia Commons]
Plus étonnant, le bambou est aussi un cousin du blé.
[Photo Wikimedia Commons]
Le blé est une ressource alimentaire essentielle pour l'humanité. Sur cette carte de la production mondiale de blé, les zones les plus foncées sont celles où les taux de production sont les plus élevés.
[Université du Minnesota, 2008]
Tout commence par une petite graine...
[Photo Robert Pichot | © MNHN ]
Les semis se font au mois de novembre.
[Photo Robert Pichot | © MNHN ]
Le sarrasin (Fagopyrum esculentum), contrairement à ce que pourrait faire croire son nom commun (blé noir), n'a rien à voir avec le blé. Il appartient à la famille de l'oseille et de la rhubarbe.
Le blé commence à lever.
[Photo Robert Pichot | © MNHN ]
Heureusement, le blé résiste bien au froid !
[Photo Robert Pichot | © MNHN ]
Peut-être la plus célèbre des fleurs messicoles (qui poussent dans les moissons) : le coquelicot.
[Photo Emmanuelle Bouffé | © MNHN ]
Grâce aux visites guidées, les visiteurs du Jardin des Plantes ont pu découvrir les nombreuses espèces de blé ainsi que leur histoire.
[Photo Emmanuelle Bouffé | © MNHN ]
D'autres visiteurs ont particulièrement apprécié l'exposition des blés au Jardin des Plantes...
[Photo Elise Demeulenaere | © MNHN ]

Une famille de célébrités

Le mot « blé » est un terme générique désignant de nombreuses espèces très variées, appartenant à la famille des Poaceae (anciennement Gramineae). Celle-ci comprend plus de 600 genres et 10 000 espèces, dont un grand nombre a été domestiqué ou présente un intérêt économique important : le riz (Oryza spp), le maïs (Zea spp), le sorgho (Sorghum spp), l’avoine (Avena spp), le seigle (Secale spp), l’orge (Hordeum spp) ou le bambou (sous-famille des Bambusoideae). Le blé, quant à lui, est représenté par deux genre principaux, Triticum et Aegilops.

Des études génétiques ont montré que les espèces de la famille des Poaceae ont divergé à partir d’un ancêtre commun il y a environ 70 millions d'années (Ma). La divergence du blé avec le riz remonterait à 50 Ma, avec l’avoine à 31 Ma, l’orge à 11,6 Ma et le seigle à 6,7 Ma. Les différentes espèces de blé ont quant à elles divergé entre 2,5 et 4 Ma.

De nos jours, la taxonomie du blé est compliquée par l'existence d'un grand nombre de cultivars (variétés obtenues en culture), résultant de la longue histoire de croisements et de sélection réalisés par l'homme au cours des milliers d'années qui ont suivi la domestication de cette céréale.

De l'histoire ancienne

Si les plus lointaines traces de cueillette et d'utilisation des céréales remontent à plus de 19 000 ans, la culture préhistorique du blé sauvage est probablement née beaucoup plus tard, entre 9500 et 12000 ans, dans le Croissant Fertile (région s'étendant du désert syrien aux contreforts des montagnes d'Anatolie). Pourquoi cette région ? Parce que c'est le seul endroit où poussaient les espèces sauvages, et , de plus, le sol des steppes est facile à travailler. Les réponses à d'autres questions sont en revanche plus difficiles à trouver. Ainsi, pourquoi Homo sapiens, chasseur-cueilleur depuis 100 000 ans, en est-il venu à l'agriculture ? Est-ce l'augmentation de la démographie humaine qui a poussé l'homme moderne à cultiver des plantes sauvages pour subvenir à ses besoins ? Ou à l'inverse, est-ce parce que, grâce à la culture, Homo sapiens a pu profiter de ressources supplémentaires que sa croissance démographique s'est accélérée ? Il ne sera probablement jamais possible de trancher avec certitude, mais selon certains ethnologues, étant donné que la cueillette requiert moins d'énergie que l'agriculture primitive, cette dernière est probablement apparue par nécessité plutôt que par choix. Les premières cultures semblent d'ailleurs coïncider avec une période de froid et de déclin des précipitations qui aurait pu entrainer une raréfaction des ressources alimentaires sauvages.

Sélection et conquête de l'Ouest

Quelles que soient les raisons de l'invention de l'agriculture, le blé fut l'une des premières céréales à avoir été domestiquée par l'homme durant la Révolution Néolithique. Au fil des années, les patients travaux des archéologues, des botanistes et des généticiens ont permis de lever le voile que les millénaires avaient déposé sur l'histoire de sa culture. Tout a débuté voici plus de 10 000 ans, dans les vallées du Jourdain, de l’Euphrate et du Tigre, ainsi que dans les régions montagneuses du sud-est de la Turquie, lorsque Homo sapiens a commencé à cultiver des espèces de plantes sauvages, très probablement celles qu'il cueillait pour leurs valeurs nutritionnelles. Peu à peu, certaines caractéristiques ont été sélectionnées par les agriculteurs, certainement de façon inconsciente dans un premiers temps. Ainsi, les grains des blés sauvages ont tendance à se détacher spontanément du rachis (l'axe de l'épis). Cet avantage, qui permet une meilleure dissémination des plantes sauvages dans l'environnement, devient un inconvénient lorsqu'il s'agit de les cultiver : une partie importante de la récolte finit sur le sol plutôt que dans les réserves des cultivateurs. Les premiers agriculteurs ont donc involontairement sélectionné les plantes dont les grains restaient le mieux en place. Au fil des générations, ce caractère s'est fixé dans les formes domestiquées. D'autres caractéristiques ont été peu à peu sélectionnées, telles que le caractère « grain nu ». Dépourvus de l'enveloppe membraneuse des grains sauvages, difficile à détacher par vannage*, les grains nus nécessitent moins de traitement après récolte.

L’engrain (Triticum monococcum) et l’amidonnier (T. turgidum spp. dicoccum) sont ainsi les premières espèces de blé domestiquées. Leurs parents sont l’engrain sauvage (T. boeoticum) et l’amidonnier sauvage (Triticum turgidum ssp. dicoccoides). Au fil des migrations humaines, ces céréales issues du Proche-Orient ont peu à peu colonisé l'Ouest, jusqu'à atteindre l'Europe, où ne poussait aucun blé sauvage. Cette dissémination a suivi deux voies, par le Nord et Sud, jusqu'à l'Atlantique. Outre l'occident, l'Afrique et l'Asie ont également été colonisées par les formes domestiquées.

* vannage : action consistant à séparer les grains de leurs impuretés (dont leur enveloppe) en les secouant dans un van, corbeille large et peu profonde.

Blé dur et blé tendre

La culture moderne du blé est essentiellement basée sur deux espèces, le blé tendre (Triticum aestivum ssp. aestivum) ou froment, utilisé pour le pain, et le blé dur (Triticum turgidum ssp. durum), utilisé pour la fabrication des pâtes alimentaires et des semoules (couscous, boulgour). Ce dernier, moins résistant au froid que le blé tendre, tolère bien la sécheresse. Il est cultivé surtout en Italie, en Australie, en Russie, en Afrique du Nord, en Éthiopie et en Amérique. La différence essentielle entre les deux espèces se situe au niveau de leur génome, le blé dur étant tétraploïde, tandis que le blé tendre est hexaploïde.

Petite explication : chez l'homme et la plupart des animaux, les cellules contiennent dans leur noyau deux copies de chaque chromosome (à l'exception des chromosomes sexuels). Ces êtres vivants sont dits « diploïdes ». Ainsi, l'homme possède 22 paires de chromosomes « jumeaux » et une paire de chromosomes sexuels, soit 46 chromosomes au total.

Le blé dur, quant à lui, possède quatre copies de chaque chromosome. Il est, comme de nombreuses plantes, polyploïde (et plus précisément tétraploïde, de tetra – quatre en grec). Cette situation résulte du croisements, voici environ 500 000 ans, de deux espèces ancestrales diploïdes, Triticum monococcum et Aegilops speltoides. Cultivé par l'homme, le blé dur a ensuite subi un nouvel événement de polyploïdisation vers 9000-12000 ans, Entre l'Arménie et la Mer Caspienne : son croisement avec un autre blé diploïde (Aegilops tauschii) a encore augmenté la taille de son génome, qui est devenu hexaploïde. Une nouvelle espèce était née, le blé tendre ou blé à pain, Triticum aestivum. Adapté aux climats froids, il s'est répandu rapidement, modifiant en profondeur les us et coutumes des sociétés humaines. Le blé dur (T. turgidum ssp. durum), quant à lui, est apparu voici environ 3000-4000 ans. Aujourd'hui, plus de 90 % des cultures de blé sont consacrée au blé tendre, contre environ 5 % consacrés au blé dur.

Une ressource essentielle et fragile

Du Canada à la Sibérie, en passant par l'Inde, la Chine, le Brésil ou la Zambie, le blé est cultivé sur tous les continents (à l'exception de l'Antarctique, évidemment !). L'an passé, le Conseil international des Céréales a estimé la production mondiale à 647 millions de tonnes (Mt). Un chiffre qui place 2010 sur la troisième place du podium des années les plus productives, mais qui ne suffira probablement pas à couvrir l'ensemble de la consommation, estimée à 661 Mt. Il faudra donc piocher dans les 185 Mt de stocks existants pour satisfaire la demande.

Ces chiffres conséquents reflètent la place importante occupée par le blé dans l'agriculture. Seconde céréale la plus cultivée au monde, devant le riz et derrière le maïs, le blé assure 19 % des apports caloriques de l'espèce humaine. Il est l'objet d'un commerce intensif, qui en fait le produit agricole le plus échangé au monde. L'envolée des cours sur les places financières internationales a d'ailleurs été l'une des raisons des émeutes de la faim survenues en 2008. Le prix de la tonne de blé était passé de 100 € en juin 2006 à 300 € en avril 2008, avec des pics à 500 € au début de cette même année. Cette hausse du prix du blé avait participé à l'augmentation générale des prix des denrées, provoquant une grave crise alimentaire dans les régions les plus pauvres du globe. Une flambée de violence sans précédent avait alors touché de nombreux pays : Egypte, Cameroun, Côte d'Ivoire, Mauritanie, Ethiopie, Madagascar, Indonésie, Philippines...

Les raisons de cet emballement des prix ? Tout d'abord, les mauvaises récoltes dues aux aléas climatiques. La conjonction de la sécheresse en Australie, du gel en Argentine et du manque de soleil en Europe ont amoindri la production. Une production dont le coût a augmenté en raison de la hausse des cours du pétrole. Cette situation précaire a été fortement aggravée par la spéculation financière liée au marché des agrocarburants, ces carburants controversés, d’origine végétale, destinés à remplacer les énergies fossiles. En effet, bien que la part du blé dans ces produits soit moindre que celles d'autres cultures telles que le maïs, la Banque Mondiale estime dans un rapport daté de 2008 que l'augmentation de la production d'agrocarburants a eu plusieurs effets pervers indirects. La diminution des surfaces cultivées destinées à la nourriture a entrainé une pression accrue sur les stocks de blé, dont le cours a augmenté, attirant les spéculateurs et provoquant l'arrêt des exportation de plusieurs pays producteurs, soucieux de préserver leur ressource.

Trois ans après ce sombre épisode, la situation n'est pas moins préoccupante : les cours du blé, en ce début 2011, demeurent très élevés, et continuent de progresser.

Les blés au Muséum : genèse d'une exposition

En 2010, dans le cadre de l'année de la biodiversité, les plates-bandes du Jardin des Plantes de Paris ont accueilli près de soixante-dix espèces de blé. Au fil de quatre plates-bandes thématiques accompagnés de leurs panneaux pédagogiques, les visiteurs ont suivi la vie des plantes depuis les semis en novembre 2009 jusqu’à la moisson en juillet 2010.
Elise Demeulenaere, ethnologue et coordinatrice de l'évènement, revient sur cette exposition vivante, organisée en partenariat avec le Réseau Semences Paysannes.

Une diversité en danger

La modernisation agricole initiée dans les pays industrialisés après la deuxième guerre mondiale, et sa diffusion dans les pays du Sud sous le nom de révolution verte, ont contribué à une forte érosion de la biodiversité agricole. Selon les chiffres de la FAO, depuis le début du XXe siècle, 75% de la diversité génétique des plantes cultivées a été perdue, au fur et à mesure que les paysans ont substitué leurs variétés locales par des variétés à haut rendement, plus homogènes génétiquement. La Fondation pour la Recherche sur la Biodiversité travaille actuellement à évaluer la perte de biodiversité cultivée dans les paysages français depuis le début du 20ème siècle. Cependant, quelques agriculteurs passionnés ont persisté en France dans la culture de variétés locales et anciennes. En tant qu’ethnologue, j’ai eu l’occasion de rencontrer des paysans-boulangers collectionnant jusqu’à 200 variétés de blés de tous les pays, de toutes les époques… ou presque ! Autant de variétés de blés devenues complètement absentes dans les champs de l’agriculture conventionnelle. Lors de mes visites de ces collections soigneusement entretenues, j’ai été saisie comme beaucoup par l’extraordinaire diversité de couleur, de formes des épis, séduite par la grâce des tiges hautes qui ondulent au vent…

Naissance de l'exposition

L’idée de présenter une collection vivante de ces blés au Jardin des plantes de Paris a germé dans les têtes de deux agriculteurs du Réseau Semences Paysannes depuis plus de deux ans déjà. L’initiative de Jean-François Berthellot et de Jean-Pierre Bolognini mêlait l’envie de faire profiter les Parisiens de l’extraordinaire beauté des blés anciens ou locaux, à l’urgence d’interpeller le public sur les risques d’érosion de la diversité cultivée. Mieux que tout autre espèce, le blé, principale plante alimentaire en Europe, invitait les visiteurs à faire le lien entre leur consommation alimentaire quotidienne (de pain, de pâtes, de semoule…) et les problématiques agricoles et biologiques, parfois lointaines des citadins.
Le projet a été présenté à la direction du Jardin des plantes, et nous avons eu la chance qu’il soit accepté pour 2010, année internationale de la biodiversité, ce qui lui a donné une résonance particulière.

 

Les blés au Muséum : promenade champêtre

Soixante-dix variétés anciennes et modernes de blés ont été semées fin octobre 2009 sur l’allée centrale du Jardin des plantes. Les semences ont été obtenues pour la plupart auprès d’agriculteurs du Réseau Semences Paysannes, sauf pour deux ancêtres du blé particulièrement rares trouvés à la Collection de ressources génétiques de l’INRA de Clermont. Ces blés étaient accompagnés de 40 espèces de plantes des moissons (coquelicot, bleuets, chrysanthèmes...). Les promeneurs réguliers, de passage entre la Gare d’Austerlitz et la Grande Mosquée de Paris, ont pu les voir lever, monter, mûrir durant tout l’hiver et le printemps. L’exposition était structurée en 4 plates-bandes :

1) La domestication des blés, qui racontait, à travers différentes espèces de la famille du blé (blé tendre, épeautre, engrain, amidonnier…), leurs ancêtres (égilopes) et les plantes apparentées (seigle, orge… et même, sarrasin), ce qu’est le blé et comment les Hommes l’ont domestiqué.
Voir les panneaux

2) Les blés de pays, qui offrait un échantillon de la diversité des blés cultivés dans nos terroirs jusqu’au XIXe siècle… avant d’être remises en culture par quelques passionnés depuis quelques décennies.Voir les panneaux

3) Les variétés améliorées de blé, qui montrait un panorama des variétés qui se sont succédé dans les champs au XXe siècle, de Noé (blé russe importé en France en 1830 géniteur des premières variétés issues de sélection généalogique) à Aubusson (2001), illustrant en filigrane quelques traits des transformations de l’agriculture.Voir les panneaux

4) La biodiversité dans le champ de blé, qui présentait les blés avec leurs plantes compagnes, et abordait la thématique de l’érosion des plantes messicoles.

Voir les panneaux

Pour continuer la promenade au milieux des blés, vous pouvez également réécouter en mp3 l'émission Terre à terre de Ruth Stegassy, diffusée le 12 juin 2010 sur France Culture.