À l'occasion de l'année internationale de la forêt en 2011, regard sur les forêts d'Asie du Sud-Est où les rapports entre l'Homme et la forêt sont très étroits, et ce depuis plusieurs millénaires.
Zoom rédigé par Hermine Xhauflair, doctorante des départements de Préhistoire et Hommes, Natures, Sociétés du Muséum national d'Histoire naturelle.
[Photo Hubert Forestier, chargé de recherche à l’IRD. UMR 208, Département Hommes, Natures, Sociétés | © MNHN]
[Photo Hubert Forestier, chargé de recherche à l’IRD. UMR 208, Département Hommes, Natures, Sociétés | © MNHN]
[© Marine Foucher]
[Creative Commons | Photo Christopher]
La forêt tropicale d'Asie du Sud-Est
Les forêts tropicales humides, réparties dans la zone intertropicale du globe, sont aujourd’hui divisées en trois grands blocs distincts : le bloc africain, le bloc américain et le bloc du Sud-Est asiatique. Ils présentent des similitudes en raison d’un fond floristique commun remontant au temps de la Pangée, continent unique qui a existé il y a environ 245 millions d'années avant de se fragmenter et de se séparer de manière significative à la fin du Jurassique, il y a 140 millions d’années.
Le massif forestier asiatique s'étend aujourd'hui sur le sous-continent indien, la Thaïlande, le Cambodge, le Vietnam, le Laos, la Birmanie et la Malaisie pour sa partie continentale et sur les îles indonésiennes, philippines et de Papouasie-Nouvelle Guinée.
Cette fragmentation insulaire a pour conséquence un taux d’endémisme très élevé, c'est-à-dire que vivent sur certaines îles des espèces uniques qui ne se trouvent nulle part ailleurs, résultat de l’isolement par la mer.
La forêt tropicale humide présente aussi la biodiversité la plus importante au monde. Le nombre d’espèces animales et végétales y est considérable mais il y a peu d’individus de chaque espèce. Le nombre d’espèces végétales est estimé entre 8 000 et 10 000.
La végétation est dense et luxuriante, caractérisée par une importante phytomasse (la masse de végétaux sur une surface donnée). Elle comprend des plantes à fleurs, des arbres qui forment une canopée continue entre 20 et 30 mètres mais dont les plus vieux spécimens atteignent facilement 30 à 45 mètres de haut. Cette forêt est aussi constituée d’arbustes, de mousses, de fougères, de plantes grimpantes et d’énormément d’épiphytes, plantes aux racines aériennes, comme certaines orchidées.
Elle recouvre des reliefs de plaine, de montagne et côtier. Le long du littoral pousse la mangrove, une forêt très particulière d’arbres aux racines échasses, quotidiennement inondées par la marée.

Qui sont les hommes de la forêt ?
L’Asie du Sud-Est est un vaste territoire occupé par des sociétés plurielles, allant des nomades forestiers aux grands empires en passant par les riziculteurs, les petits pêcheurs, les compagnies d’exploitation minière et forestière. Les relations qu’ils entretiennent avec la forêt sont variées.
Les populations traditionnelles tirent l’essentiel de leurs ressources de la forêt, qui constitue leur milieu de vie et leur quotidien. Elles vivent généralement dans des régions peu accessibles, montagneuses ou marécageuses, ce qui leur a permis d’être épargnées dans une certaine mesure par le colonialisme, l’évangélisation ou l’islamisation et l’assimilation par les cultures dominantes.
Très tôt, les enfants acquièrent un savoir naturaliste. S’ils veulent survivre avec succès dans le milieu forestier, ils doivent apprendre à reconnaitre de nombreuses plantes, à les nommer, à cartographier mentalement leur répartition et à connaitre leurs caractéristiques et leur utilité. J. Dournes explique que chez les Jörai du Vietnam, ce savoir « s’acquiert par les pieds ». L’Homme connaît de la forêt ce qu’il peut en traverser.
Le végétal occupe une place particulière dans la culture immatérielle de ces peuples de la forêt. Les Mentawaï (Indonésie) donnent souvent aux nouveau-nés un nom inspiré d’un végétal. Chez les Hanunóo (Philippines), les plantes sont très présentes dans les poèmes et les légendes. Elles symbolisent des sentiments comme l’amour ou le désespoir, mais également des personnages féminins. De nombreux groupes désignent des hameaux ou des endroits particuliers de la forêt par les éléments du paysage végétal qui les caractérisent. Ainsi, ces quelques exemples Palawan (Philippines) rapportés par N. Revel : Kä-kawayan « Futaie de Bambous », Kä-bäktik-an « Forêt de dammars » ou encore Taruwän « arbre au tronc de cire ».
Contrairement à ce que l’on pourrait présumer, ces populations qui semblent sortir tout droit du fond des âges ne sont pas isolées. Elles sont en contact depuis des siècles, voire des millénaires, avec les communautés agraires des basses plaines ou les marchands avec qui elles pratiquent des échanges. Elles leur fournissent des produits de la forêt comme des épices, du rotin, du bois, du camphre, des Zingibéracées contre du sel, des jarres et des gongs. Ces derniers ont une grande valeur symbolique dans les communautés forestières. Ces groupes ethniques n’ont pas non plus forcément toujours vécu au même endroit : des mouvements de populations sont attestés dès la Préhistoire.
Une forêt vierge ?
Lorsque les premiers colons européens explorèrent la forêt tropicale d’Asie du Sud-Est et d’ailleurs, elle leur sembla tout ce qu’il y a de plus naturel, un jardin d’Eden resté vierge de toute action humaine. Et pourtant, malgré l’apparent chaos qui y règne, l’œil habitué distingue un certain ordre, reconnaît un paysage façonné par l’Homme.
De nombreux groupes humains parmi ceux qui vivent dans ces forêts pratiquent l’agriculture itinérante sur brûlis ou l’essartage (défrichage d'un terrain pour sa mise en culture temporaire). Une parcelle de forêt est défrichée à la machette, bien souvent par hommes, femmes et enfants et les végétaux ainsi coupés sont soit brûlés sur place dans le cas du brûlis, soit laissés tels-quels.
Ces deux processus ont pour effet de nourrir le sol en profondeur. Les semailles se font au bâton fouisseur généralement avant la saison des pluies. Plusieurs espèces sont plantées dans le même essart, ce qui permet d’effectuer les récoltes à différents moments de l’année et d’éviter que les parasites ou les maladies ne fassent des dégâts importants. Après deux ou trois ans, la parcelle est laissée en friche, la végétation spontanée se développe, les arbres repoussent et atteignent leur taille initiale après une vingtaine ou une trentaine d’années. Ces recrûs forestiers (forêt secondaire) ont été souvent considérés à tort comme des zones de forêt primaire.
Cette mise en culture de la forêt est loin d’être récente. En effet, des traces d’agriculture datant de 10 000 ans ont été découvertes en Papouasie-Nouvelle Guinée, dans le site de Kuk, ce qui en fait les plus anciennes connues au monde ! Outre la mise au jour de fosses et d’un canal d’irrigation, les archéobotanistes ont identifié les restes de nombreuses plantes comestibles dans le site et aux environs datant de cette période et d’un peu auparavant. Ceci indiquerait que des plantes sauvages sélectionnées ont été plantées en milieu forestier dans un contexte d’agriculture itinérante sur brûlis. Le canal d’irrigation, quant à lui, aurait été aménagé dans un second temps pour accroître la productivité du lieu.
Hormis cet usage intensif de la forêt, il existe des modes d’exploitation extensifs, plus discrets.
H. Conklin, figure marquante de l’ethnobotanique, distingue trois catégories de plantes chez les Hanunóo des Philippines : les plantes domestiquées, les plantes sauvages et les semi-domestiquées. Ces dernières ne sont pas plantées mais sont préservées. Elles ne sont jamais volontairement détruites et certaines sont épargnées même lors du défrichage. Ces plantes sont aussi protégées par exemple des « mauvaises herbes ».
Même un petit groupe de chasseurs-cueilleurs peut avoir un impact sur la forêt. En laissant tomber les graines des fruits qu’il consomme, il favorise le développement de certaines espèces qui sont justement celles qui lui sont utiles.
Les forêts d’Asie sont des paysages mosaïques où s’entremêlent des essarts cultivés, des friches à des stades différents et des îlots de forêt qui n’ont été que peu touchés par l’homme...depuis un certain temps du moins. Comme le dit G. Rossi, géographe français professeur à Bordeaux III, l’expression de « forêt vierge » semble être nulle et non avenue.
Les ressources de la forêt
Les hommes cultivent dans la forêt le riz, le maïs, le taro et l’igname, les bananes, la patate douce et divers arbres fruitiers. En plus des plantes cultivées, des végétaux sauvages ou semi-domestiqués variés apportent un bon complément alimentaire et témoignent d’une grande maîtrise botanique. La chasse à la sarbacane ou avec des pièges ingénieux, souvent construits en matières végétales, fournit des protéines qui viennent parfois compléter le menu tout comme poissons, mollusques, crustacés et amphibiens. Certaines populations élèvent également des poulets et des cochons. Pour ces groupes forestiers, la barrière entre chasseurs-cueilleurs et agriculteurs-éleveurs est floue et ne correspond pas à une réalité.
Dans certaines régions, comme à Siberut pour les Mentawaï, le sagoutier (Metroxylon sp. ou Eugeissona sp.) fournit l’aliment de base et constitue dans d’autres une alternative au riz en période de soudure. Il est de la famille des palmiers (Arecaceae) et peut être cultivé ou protégé.
Pour fabriquer le sagou, le tronc est débité en tronçons qui sont râpés en copeaux avant d’être lavés abondamment, le but étant de recueillir l’amidon. Ce dernier peut se conserver sec ou avec de l’eau sous forme d’une pâte blanche.
Les plantes de la forêt fournissent bien d’autres choses encore que de la nourriture. Les Hanunóo, nous rapporte H. Conklin, pensent que chaque arbre, chaque buisson a potentiellement une utilité. Contrairement à une idée reçue, les Hommes, aussi bien à Mindoro (les Hanunóo) qu’à Palawan (les Palawan - rapporté par N. Revel), utilisent une très large variété de végétaux.
Hommes et femmes de tout âge fument le tabac qu’ils cultivent ou chiquent les noix de bétel, l’un excluant l’autre dans la plupart des cas. La noix d'arec (souvent appelée noix de bétel) est le fruit du Areca catechu et se mâche généralement avec une feuille de bétel (Piper betle) et de la chaux bien que la préparation puisse varier selon les endroits. L’effet est stimulant, grisant et coupe-faim.
Ces populations forestières construisent leurs maisons en matériaux végétaux d’origine locale uniquement. Bien souvent sur pilotis, les murs peuvent être en planchettes de bambou, en rotin ou en feuilles de palmier tressées. Le plancher est en bambou, et le tout est attaché et maintenu ensemble par du rotin fendu en fines lanières. Des herbes médicinales peuvent être plantées près des maisons, bien qu’un grand nombre provienne des forêts secondaires ou jachères. Des poisons sont extraits de certaines herbes et lianes dont on enduit les flèches pour chasser ou servent à tuer les poissons.
La résine sert à fabriquer des bougies (par exemple en Canarium luzoonicum chez les Hanunóo) ainsi que de la colle (par exemple, chez les Agta des Philippines, en Pterocarpus indicus). Ces groupes pratiquent la vannerie, en rotin notamment, et réalisent de nombreux ustensiles et outils en bois, comme des herminettes.
Les plantes permettent aussi de fabriquer des objets magiques. Les Mentawaï utilisent un bouquet de plante séchées pour éloigner les mauvais esprits.
Les fleurs, les feuilles, les herbes et même les racines servent de parures pour s’embellir. Les Hanunóo utilisaient des copeaux d’écorce de racines aériennes (Raphidophora sp.) pour colorer leurs dents en noir, comble de l’élégance.
Le bambou, une superstar
Le bambou, en raison de ses propriétés particulières, flexibilité, grande résistance et croissance rapide, occupe une place privilégiée dans l’économie des groupes forestiers d’Asie du Sud-Est. J. Dournes rapporte même que les Jörai du Vietnam désignent l’ensemble des végétaux entrant en rapport avec l’Homme par l’expression köyau-ale : bois-bambou.
Le bambou appartient à la famille des Poaceae (graminées) et compte environ 80 genres et 1300 espèces. L’identification taxonomique à l’échelle de l’espèce est rendue difficile par le fait qu’il fleurit peu souvent. Il s’agit d’une tige creuse cloisonnée de nœuds qui est lignifiée, c’est-à-dire rendue rigide par un taux important de lignine. Les bambous ont un réseau de tiges souterraines, appelées rhizomes et poussent par conséquent en touffes plus ou moins serrées.
Le bambou, sélectionné pour son centre creux, sert à fabriquer des sarbacanes, de longs récipients à eau, des boîtes pouvant contenir un nécessaire à fumer, des pots pour la cuisson du riz, des bananes vertes, du taro, des racines sauvages,…
Il est consommé sous forme de jeunes pousses, de vin, de bière et d’eau-de-vie. En fines lamelles, il peut servir de couteau, par exemple pour couper du tabac chez les Palawan (Philippines) sans parler des millions de baguettes en bambou employées chaque jour dans le monde. Il a donné vie à de très nombreux instruments de musiques, comme des flûtes ou des guimbardes pour ne citer que ceux-là. Tissé ou effilé, il sert à la manufacture de paniers et des hottes.
Des pièges et des cages pour les animaux sont fabriqués en bambou et au XIXe siècle, des villages indiens s’entouraient de barrière en bambou pour se protéger des animaux sauvages tels les tigres.
Le bambou entre dans la construction des maisons traditionnelles mais aussi d’échafaudages dans les villes pour la construction d’immeubles. Il a même servi pour renforcer le ciment des édifices en Chine pendant la guerre 14-18 et au Vietnam pendant la guerre éponyme.
Un dernier usage du bambou, mais non des moindre : il servait et sert encore de support d’écriture aux Philippines, en Malaysie, aux Célèbes, à Bali et à Java. Lorsque les Espagnols arrivèrent aux Philippines, la majorité de la population côtière était lettrée, hommes, femmes et enfants, l’écriture n’étant pas réservée à une élite. Ces alphabets sont dérivés d’une ancienne forme de Sanskrit, le Brâhmi d’Inde. Le couteau sert de crayon et le bambou de papier pour écrire principalement des chansons d’amour et des messages destinés à des parents et relations plus ou moins lointains.
Une relation millénaire ?
Cette relation entre l'Homme et la sphère végétale est-elle récente ou puise-t-elle ses racines dans la préhistoire la plus ancienne?
Notre espèce a laissé des indices de son passage et de son arrivée en Asie du Sud-est. Les grottes de Niah (Bornéo, en Malaisie) et de Tabon (Palawan, aux Philippines) ont livré des ossements d’Homo sapiens qui sont les plus anciens identifiés avec certitude pour la région. Ces premiers hommes modernes seraient arrivés il y a environ 40 000 ans. En 2007, l’archéologue A. Mijares a fait une découverte qui risque bien de faire reculer cette date de presque 30 000 ans! Il a mis au jour avec son équipe un métatarse (un petit os du pied) datant de 67 000 ans qui appartenait peut-être à un être humain. Cet os a été étudié au MNHN par F. Détroit et G. Champion. Pour le moment, il est impossible de dire s’il s’agit d’un ossement d’Homo sapiens, d’Homo erectus (déjà présent en Asie depuis quelques centaines de milliers d’années), d’Homo floresiensis (dit le « hobbit », petit homme à peine plus grand qu’un mètre de haut, découvert à Flores, en Indonésie) ou encore d’une autre espèce bien qu’il semblerait qu’il s’agisse du genre Homo. Les investigations continuent.
Des outils en pierre des plus étonnants ont été retrouvés, taillés par ces hommes fossiles. Ils résultent de techniques de fabrication extrêmement simples par rapport aux outils découverts en Afrique, en Europe et au Moyen Orient. Quelles sont les raisons de ce faible investissement technologique de la pierre ? Des chercheurs l’expliquent par l’hypothèse que l’essentiel du geste technique était ailleurs. Les préhistoriques se seraient tout simplement adaptés à leur nouvel environnement tropical luxuriant et auraient utilisé les ressources végétales à leur disposition. Certains scientifiques pensent même que les outils en pierre servaient en fait à en fabriquer d’autres plus spécialisés en bois ou en bambou. Malheureusement, en milieu tropical, les matières organiques se conservent très mal. Aucun outil en bambou n’a été retrouvé dans les sites archéologiques préhistoriques et il y a peu de chance d’en retrouver un jour. G. Pope appuie cette hypothèse par le fait que la zone de répartition de ces outils en pierre taillés de manière assez rudimentaire coïnciderait avec l’étendue de la forêt de bambou. H. Forestier rajoute quant à lui qu’il n’existe pas de société de chasseurs-cueilleurs sans armes de jet pour la chasse. Comme aucune pointe de flèche ou de lance en pierre n’a été retrouvée dans les sites archéologiques, cela voudrait dire qu’elles étaient en matière végétale et qu’elles n’ont pas persisté jusqu’à nos jours.
La tracéologie est une discipline qui étudie la fonction des outils. Le travail de différents matériaux, les gestes effectués et l’emmanchement ont laissé des traces sur la pierre. Ces « négatifs » vont permettre de redonner vie aux matières organiques aujourd’hui disparues et de reconstituer les activités réalisées par les hommes. Des recherches menées par des tracéologues sont en cours en Asie du Sud-Est. L’objectif est de tenter de lever le voile sur la relation mystérieuse qui existait entre les Hommes et la forêt il y a des milliers d’années.
Déforestation et écologie traditionnelle
Au XIXe siècle, la forêt couvrait la majeure partie de l’Asie du Sud-Est. En un peu plus d’un siècle, on a observé une diminution drastique du couvert végétal qui a entraîné inondations, glissements de terrain, stérilisation et appauvrissement des sols.
Les communautés montagnardes pratiquant l’agriculture itinérante sur brûlis sont montrées du doigt comme étant les responsables de cette déforestation. Cette vision des choses est constante dans le temps, quel que soit le régime politique en place dans les pays concernés. Elle est encore actuellement à la base de politiques de la forêt. Sous couvert de protection de l’environnement, des communautés dérangeantes en raison de leur caractère insaisissable et hors normes, ont été délocalisées, sédentarisés, acculturées, réduites au travail forcé notamment en Thaïlande comme le dénonce G. Rossi dans son livre L’ingérence écologique. Les forêts dans lesquelles elles vivaient ont bien souvent été rasées et mises en culture de façon permanente, ce que l’on appelle des fronts pionniers.
À la différence de l’agriculture itinérante sur brûlis, ces parcelles ne sont pas remises en friche, ce qui provoque une baisse importante de la fertilité. H. Conklin, G. Condominas et F. Aubaile-Sallenave également, attirent l’attention, outre les fronts pionniers, sur des responsables plus probables de la destruction de la forêt : l’exploitation industrielle du bois pour l’ébénisterie, la pâte à papier, la laque, le dammar (résine entrant dans la composition de peintures et de vernis. On l'obtient en pratiquant une incision dans les troncs de Hopea sp., Shorea sp. et Balanocarpus sp.) et le caoutchouc ainsi que les activités minières.
De grandes plantations de monocultures ont été créées, par exemple à Java, au Vietnam et en Malaisie dans un but commercial mais aussi parfois pour reforester des zones de forêt secondaire de défriche-brûlis considérées comme une dégradation de la forêt primaire.
Pourtant, des chercheurs occidentaux, de l’Université d’état de l’Utah aux Etats-Unis notamment, sont en train de redécouvrir les avantages de ce type de gestion de l’environnement. Ils ont nommé cette trajectoire agricole différente de la nôtre « agroforesterie ». Il a été montré que la biodiversité était beaucoup plus importante dans les parcelles en friche (forêt secondaire) que dans la forêt primaire. Lors de l’essartage, les arbres ne sont pas tous coupés par les populations traditionnelles. Les souches sont laissées en place pour maintenir le sol et permettre la repousse lors de l’abandon du champ. L’agriculture itinérante sur brûlis apparait alors comme une gestion de l’écosystème, qui prend en compte le feu, les friches à différents stade et des îlots de forêt primaire.
Les populations montagnardes traditionnelles d’Asie du Sud-Est utilisent les ressources de la forêt avec sagesse et parcimonie. N. Revel rapporte que chez les Palawans chaque végétal, animal, minéral a son maître. Si les hommes pratiquent la chasse ou la cueillette de manière abusive, ils auront affaire à ces maîtres de toutes les choses : le käruduwa des hommes (leur double, inhérent à leur personne), deviendra alors leur gibier et les humains tomberont malades.
Pour aller plus loin
Retrouvez l'interview de Serge Bahuchet, directeur du département Hommes, Natures et Sociétés au Muséum sur L'Homme et la forêt tropicale.

![Mentawai cheminant dans la forêt (Indonésie).
<span style="font-size:0.8em">[Photo Hubert Forestier, chargé de recherche à l’IRD. UMR 208, Département Hommes, Natures, Sociétés | © MNHN]</span> Mentawai](http://www.jardindesplantes.net/sites/jardindesplantes.net/files/intro.jpg?1304418384)
![« Homme-fleur ». Les Mentawai (Siberut, Indonésie) se parent de feuilles et de fleurs.
<span style="font-size:0.8em">[Photo Hubert Forestier, chargé de recherche à l’IRD. UMR 208, Département Hommes, Natures, Sociétés | © MNHN]</span> Homme-fleur](http://www.jardindesplantes.net/sites/jardindesplantes.net/files/homme_fleur.jpg?1304418384)
![Le bambou, très utilisé en Asie du Sud-Est.
<span style="font-size:0.8em">[© Marine Foucher]</span> Le bambou](http://www.jardindesplantes.net/sites/jardindesplantes.net/files/bambou.jpg?1304418384)
![Échafaudage en bambou à Shanghai.
<span style="font-size:0.8em">[Creative Commons | Photo Christopher]</span> Échafaudage en bambou](http://www.jardindesplantes.net/sites/jardindesplantes.net/files/echaffaudage.jpg?1304418384)

